Il existe de nombreuses initiatives engagées par le ministère de l’Education nationale mais, quel que soit le caractère louable des projets, ils sont encore embryonnaires. Pour une raison très simple : à part quelques exceptions, le corps enseignant n'adhère pas ou très peu. Face aux nombreux usages et contenus offerts par les outils numériques (ce qui est appelé à développer les fournisseurs de contenus, donc de créer du business autour de ce phénomène), l’enseignant considère qu’il risque de devenir de plus en plus un accompagnateur pédagogique au dépend de son rôle de dispensateur, de transmetteur du savoir. Son positionnement est bousculé et forcément cette période d’incertitude ne le met pas dans de bonnes conditions. 

Il faut donc qu’il reprennent le rôle de dirigeant du cours. 

Et le fond du problème est bien là. L’enseignant est formé pour être un expert dans sa discipline. Son cursus universitaire met en avant les contenus, les problématiques, et la connaissance livresque. Se reposer sur une mécanique bien rodée réduit incertitude et risque. Même en matière d’apprentissage, se fonder sur un scénario pédagogique excluant les facteurs d’incertitude liés à des pratiques, techniques pédagogiques nouvelles ainsi qu’à l’introduction de technologies innovantes, offre un confort indéniable. C’est aussi un bon moyen d’éviter de se mettre en difficulté et de s’assurer une réputation d’enseignant plébiscité par ses élèves (ainsi que leurs parents). En effet, bien que l’apport des nouveaux outils soit pensé comme nécessaire par la communauté des apprenants, ces derniers restent sceptiques lorsqu’ils sont confrontés à une modification de leurs habitudes d’apprentissage. De ce fait, on peut en déduire que la classe inversée ainsi que l’introduction des smartphones et des réseaux sociaux dans l’espace d’une classe ne pourront se développer qu'à la condition de repenser la scénarisation des formations et l’acte pédagogique. 

La forte empreinte des modèles pédagogiques traditionnels 

Qu’est-ce qu’un bon cours ? La réponse pourrait sembler difficile à donner ... et pourtant on observe une certaines permanence des éléments d’appréciation qui tiennent à la structure, à la diversité des activités, au temps de synthèse et de prise de notes. Si on peut dégager des principes immuables dans la construction d’un cours, il est alors possible de les modéliser. On aboutit alors à organiser tout apprentissage de façon quasi linaire selon un rythme prédéfini. On aboutit comme le souligne Bruno Devauchelle à une 

« vision mécaniste » de la notion de scénario de cours qu’il suffit « d’observer et démonter » pour ensuite « modéliser pour implémenter dans une machine qui pourrait jusqu’à remplacer l’enseignant ». 

Cette tendance à la modélisation des formations est largement utilisée dans le cadre de l'e- learning. En posant de façon quasi systématique des règles dans la scénarisation et le séquençage, force est de constater que les dispositifs de formations tendent à se standardiser, et s’articulent le plus souvent autour du triangle vidéos-fiches-exercices auquel s’adjoignent des espaces collaboratifs qui n’en n’ont que le nom. Or ces structures qui permettent une industrialisation aisée des modules de formations n’ont qu’un impact pédagogique limité. Ils laissent peu de place à un élément primordial en pédagogie, celui de l’aléa. 

L'aléa numérique, ressort pédagogique incontournable 

L’aléa nécessite de faire une place aux adaptations qui viendront bousculer, voire transformer en profondeur le scénario initial. Une question imprévue qui peut faire débat, des fous-rire incontrôlables d’élèves, des oublis de documents ou encore de manuels sont courants. Ce sont ces événements qui « font la classe » et crée la dynamique du groupe. A ces imprévus du présentiel, viennent se superposer de nouveaux facteurs d’incertitude tels que les défauts de fonctionnement du TBI ou TNI, des serveurs inaccessibles, des connections internet défectueuses, la batterie vide de la tablette et la mystérieuse disparition du chargeur... Cette énumération qui n’est pas exhaustive vient souligner le fait que dans ces situations, enseignants et élèves doivent s’adapter, en direct et en temps réel. L’aléa est donc sous- jacent à l’utilisation du numérique. 

Maîtriser l'incertitude 

La difficulté tient à ce que les outils numériques qui offrent des possibilités formidables en matière d’apprentissage ne peuvent être limités à une utilisation occasionnelle. L’évolution est progressive certes mais les tendances éducatives fondées sur une utilisation systématique du numérique trouveront leur place. Et qui dit utilisation plus fréquente, dit aléas eux aussi plus fréquents... Cependant, un aléa peut être maîtrisé. Ainsi créer une séquence centrée autour d’un usage numérique oblige l’enseignant à prévoir un plan B, au cas où l'outil ne fonctionnerait pas ou dont l'utilisation s'avèrerait moins facile que prévu. 

Mais alors pourquoi s’embarrasser du numérique s’il faut tout de même construire un cours sans le numérique ? Pourquoi perdre du temps ? 

D’un point de vue pédagogique, la réalisation d’un cours à partir du numérique permet de modifier sa démarche. L’espace classe est plus perméable au monde, puisqu’Internet et les réseaux permettent un contact avec l’environnement extérieur. 

L’enseignant va devoir à plus ou moins long terme intégrer cette mutation de sa fonction et de l’espace d’apprentissage. Comprendre comment intégrer les nouveaux ressorts de l’enseignement liés à l’introduction massive du numérique participe à une meilleure gestion du temps de la formation de l’enseignant ainsi qu’à la mise en œuvre de nouvelles techniques et démarches pédagogiques. 

Car un cours basé sur le numérique, rappelons-le, ne se limite pas à une vidéo de 3 mn et un exercice. Passer à un apprentissage digital oblige à une réflexion profonde sur les supports présentés, leur contenu, leur temps d’appropriation, leur contestation possible, à une mise en œuvre d’activités diverses, qui évolueront selon les apprenants et les applications numériques disponibles, à imaginer des productions créées dans les espaces d’échange et de travail collaboratif, à leur articulation, aux rôles des apprenants et de l’enseignant, à leur évaluation,... Cette foule d’axes qu’intègre le scénario sont autant de questions, d’imprécisions et d’incertitudes qui pèsent sur le pédagogue. S’y préparer, c’est anticiper l’aléa et rendre l’incertitude créative.

Dans le cadre de l'utilisation du numérique dans l'enseignement au cours des observations de séances d'enseignement on peut observer des continuités et des ruptures dans la posture.  Une enseignante de primaire qui a une grande habitude de faire travailler les élèves de manière individualisée par niveau ou par activité, ne changera pas de posture avec ou sans équipement individuel mobile (tablette, ordinateur portable). Par contre elle devra ajuster sa posture si elle doit intervenir sur des questions de maintenance ou d'ajustement individuel du travail. A l'opposé, nous avons pu observer que des enseignants qui adoptaient une posture traditionnelle dans un contexte d'utilisation individuelle de tablette ont été mis en difficulté par les élèves. Ceux-ci, percevant la posture inadaptée à la situation (l'enseignant débordé par les activités spontanées des élèves), ont inconsciemment renforcé cette inadaptation, empêchant ainsi les apprentissages de se réaliser. En d'autres termes une posture en décalage avec le contexte doit être modifiée au risque d'une sorte de confrontation, d'affrontement...